Hōkyōki
Présentation
Le Hōkyōki — « Notes de l'ère Hōkyō » — est le journal personnel de Dōgen rédigé lors de son séjour en Chine (1223–1227) au monastère Tiantong, à la suite des entretiens qu'il eut avec son maître Tiantong Rujing (如淨). C'est un témoignage intime et précieux sur la relation maître-disciple au cœur de la transmission.
Ce texte, rédigé sous forme de notes au jour le jour, révèle la profondeur de l'échange entre Dōgen et Rujing, notamment sur le shinjin datsuraku (身心脫落) et la nature du zazen. C'est un complément indispensable au Shōbōgenzō pour comprendre la formation spirituelle de Dōgen.
Le texte original est en chinois classique (漢文/kanbun), la langue savante des échanges monastiques en Chine de l'époque Song. Il se divise en 50 sections thématiques couvrant les questions de Dōgen et les réponses de son maître sur la pratique, la transmission, et la voie du Bouddha.
道元、幼年發菩提心、在本國訪道於諸師、聊識因果之所由。雖然如是、未明佛法僧之實歸、徒滯名相之懷標。後入千光禪師之室、初聞臨濟之宗風、今、隨全法師、而入炎宋、航海萬里、任幻身於波濤、遂達大宋、得投和尚之法席。蓋是宿福之慶幸也。和尚、大慈大悲、外國遠方之小人所願者、不拘時候、不具威儀、頻頻上方丈、欲拜問愚懷。無常迅速生死事大、時不待人、去聖必悔。本師堂上大和尚大禪師、大慈大悲、哀愍聽許道元問道問法。伏冀慈照。小師道元百拜叩頭上覆。和尚示云:「元子參問、自今已後、不拘晝夜時候、著衣衩衣、而來方丈問道無妨、老僧一如親父之恕子無禮也。」
Dōgen, dès son jeune âge, éveilla l'esprit d'éveil et, dans son propre pays, chercha la Voie auprès de divers maîtres, acquérant ainsi une certaine compréhension de l'origine de la causalité. Cependant, il n'avait pas encore clarifié la véritable signification du Bouddha, du Dharma et de la Sangha, et restait vainement attaché aux apparences nominales. Par la suite, il entra dans la chambre du maître zen Senkō et entendit pour la première fois le style de l'école de Rinzai. Maintenant, suivant le maître zen Zen, il est entré dans la Chine des Song, traversant dix mille li sur l'océan, abandonnant son corps illusoire aux vagues et aux marées, et a finalement atteint la grande dynastie Song, où il a pu se joindre à l'assemblée du Dharma du vénérable moine. Ceci est véritablement une bonne fortune due aux mérites karmiques accumulés. Vénérable moine, dans votre grande compassion et grande bienveillance, ce que souhaite ce petit homme venu d'un pays étranger lointain, c'est de pouvoir, sans se soucier du moment ni observer les formalités, monter fréquemment à votre quartier pour présenter humblement ses questions. L'impermanence est rapide, la question de la vie et de la mort est primordiale ; le temps n'attend personne, et manquer les saints serait certainement regrettable. Que le grand vénérable moine et grand maître zen de la salle du fondateur, dans sa grande compassion et grande bienveillance, daigne avec pitié écouter et permettre à Dōgen de poser des questions sur la Voie et le Dharma. Je prie humblement pour votre bienveillante illumination. Le petit disciple Dōgen s'incline cent fois et frappe du front le sol en vous présentant ceci. Le vénérable moine déclara : « À partir de maintenant, mon fils Dōgen, lorsque tu viens poser des questions, peu importe le moment, jour ou nuit, que tu sois en robe formelle ou en vêtements décontractés, tu peux venir à mon quartier pour interroger sur la Voie sans obstacle. Ce vieux moine sera comme un père indulgent envers son fils manquant d'étiquette. »
寶慶元年七月初二日參方丈。道元拜問:「諸方今稱教外別傳、而爲見祖師西來之大意、其意如何。」和尚示云:「佛祖大道何拘內外。然稱教外別傳、唯摩騰等所傳之外、祖師西來、親到震旦、傳道授業、故云教外別傳也。世界不可有二佛法也。」
Le deuxième jour de la septième lune de la première année de l'ère Baoqing, je me rendis au zendō pour consulter le maître. Dōgen s'inclina et demanda : « De nos jours, dans divers monastères, on parle de « transmission spéciale en dehors des enseignements » pour désigner la grande intention du patriarche venu de l'Ouest. Quelle en est la signification ? » Le vénérable maître expliqua : « La grande Voie des bouddhas et des patriarches, pourquoi serait-elle limitée à l'intérieur ou à l'extérieur ? Cependant, l'expression « transmission spéciale en dehors des enseignements » signifie simplement qu'en dehors de ce qui fut transmis par des maîtres tels que Matanga, le patriarche venu de l'Ouest arriva personnellement en Chine pour transmettre la Voie et enseigner la pratique. C'est pourquoi on parle de transmission spéciale en dehors des enseignements. Il ne peut y avoir deux bouddhadharmas dans le monde. »
道元拜問:「諸方古今長老等云:聞不聞、見不見、直下無一點計較、乃佛祖之道也。是以、竪拳竪拂、放喝行棒、教學者無一卜度、遂則不問佛化之始終、無期二生之感果。如是之等類、可爲佛祖之道耶。」和尚示云:「若無二生者實是斷見外道也。佛佛祖祖爲人設教、都無外道之言說。若無二生、乃不可有今生也。」
Dōgen s'inclina et demanda : « Les anciens maîtres de toutes les époques et de toutes les régions affirment : "Entendre sans entendre, voir sans voir, sans le moindre calcul dans l'instant même, voilà la Voie des Bouddhas et des Patriarches." C'est pourquoi, brandir le poing ou le hossu, lancer un cri ou frapper avec le bâton, tout cela vise à enseigner aux disciples de ne laisser aucune place à la spéculation intellectuelle, et ainsi, sans même s'enquérir du commencement ou de la fin de l'Éveil du Bouddha, on ne compte pas sur les fruits karmiques d'une vie future. De telles pratiques peuvent-elles vraiment être considérées comme la Voie des Bouddhas et des Patriarches ? » Le vénérable maître lui expliqua : « Nier l'existence d'une vie future relève en vérité de la vue erronée de l'annihilationnisme, une doctrine hétérodoxe. Les Bouddhas et les Patriarches, pour guider les êtres et établir l'enseignement, n'ont jamais proféré de paroles relevant de telles doctrines externes. S'il n'y avait pas de vie future, il ne pourrait pas non plus y avoir de vie présente. »
道元拜問:「古今善知識曰:如魚飲水冷暖自知、此自知即覺也、以之爲菩提之悟。」道元難云:「若自知即正覺者、一切眾生皆有自知、一切眾生依有自知、可爲正覺之如來耶。」和尚示曰:「若言一切眾生本是佛者、還是同自然外道也。以我我所比諸佛、不可免未得謂得未證謂證者也。」
Dōgen s'inclina et demanda : « Les sages d'autrefois et d'aujourd'hui disent : "Tout comme le poisson boit l'eau, il connaît par lui-même sa froideur ou sa chaleur." Cette connaissance par soi-même est l'éveil, et c'est cela qu'on considère comme l'illumination de la bodhi. » Dōgen objecta : « Si la connaissance par soi-même est l'éveil correct, alors tous les êtres sensibles possèdent cette connaissance par eux-mêmes, et puisque tous les êtres sensibles sont dotés de cette connaissance par eux-mêmes, pourraient-ils être des Tathāgata ayant atteint l'éveil correct ? » Le maître lui enseigna : « Si l'on dit que tous les êtres sensibles sont originellement des bouddhas, on retombe dans la doctrine hétérodoxe du naturalisme. Comparer le "moi" et le "mien" aux bouddhas, c'est inévitablement tomber dans la prétention d'avoir obtenu ce qu'on n'a pas obtenu et d'avoir réalisé ce qu'on n'a pas réalisé. »
道元拜問:「學人功夫辦道之時、有應須習學心意識、並行住坐臥乎。」和尚示誨曰:「祖師西來、而佛法入震旦、豈無佛法之身心乎。第一初心辦道功夫時、不可長病、不可遠行、不可多讀誦、不可多諫諍、不可多營務、不可食五辛、不可食肉、不可多食乳並蜜等、不可飲酒、不可食諸不淨食、不可觀聽伎樂詠等聲、不可見諸卑醜事、不可親近國王大臣、不可食諸生硬物、不可著垢膩衣、不可歷見屠所。」
Dōgen s'inclina et demanda : « Lorsque le pratiquant s'engage dans l'effort de la Voie, doit-il nécessairement étudier l'esprit, la conscience et les activités mentales, tout en pratiquant la marche, la station debout, l'assise et le couché ? » Le vénérable maître l'instruisit ainsi : « Depuis que le Patriarche vint de l'Ouest et que le Dharma du Bouddha entra en Chine, y a-t-il jamais eu un corps et un esprit dépourvus du Dharma du Bouddha ? Pour le premier effort de la Voie de l'esprit débutant, il ne faut pas contracter de maladie prolongée, ne pas entreprendre de longs voyages, ne pas lire ou réciter excessivement, ne pas s'engager dans de nombreuses disputes, ne pas se charger de trop d'affaires, ne pas consommer les cinq légumes forts, ne pas manger de viande, ne pas consommer en excès lait, miel et produits similaires, ne pas boire d'alcool, ne pas manger d'aliments impurs, ne pas regarder ou écouter spectacles, musique ou chants, ne pas contempler des choses viles ou laides, ne pas s'approcher des rois et des ministres, ne pas manger d'aliments crus ou durs, ne pas porter de vêtements sales et graisseux, ne pas fréquenter les lieux d'abattage. »
堂頭和尚示曰:「參禪者身心脫落也、不用燒香、禮拜、念佛、修懺、看經、祇管打坐而已。」道元拜問:「身心脫落者何。」堂頭和尚示曰:「身心脫落者坐禪也。祇管坐禪時、離五欲、除五蓋。」道元拜問:「若離五欲、除五蓋者、乃同教家之所談也。即爲大小兩乘之行人者乎。」堂頭和尚示曰:「祖師兒孫、不可強嫌大小兩乘之所說也。學者若背如來之聖教、何敢爲佛祖之兒孫者歟。」
Le maître de la salle déclara : "Pour celui qui pratique zazen, le corps et l'esprit se dépouillent. Il n'est nul besoin de brûler de l'encens, de se prosterner, de réciter le nom du Bouddha, d'accomplir des repentances ou d'étudier les sutras. Il suffit simplement de s'asseoir en méditation." Dōgen s'inclina et demanda : "Qu'est-ce que le dépouillement du corps et de l'esprit ?" Le maître de la salle répondit : "Le dépouillement du corps et de l'esprit, c'est zazen. Lorsque l'on pratique simplement zazen, on s'éloigne des cinq désirs et on élimine les cinq obstacles." Dōgen s'inclina et interrogea : "Si l'on s'éloigne des cinq désirs et élimine les cinq obstacles, cela rejoint les enseignements des autres écoles. Cela correspond-il donc aux pratiquants des deux véhicules, le Grand et le Petit ?" Le maître de la salle déclara : "Les descendants des patriarches ne doivent pas rejeter avec force les enseignements des deux véhicules. Si les pratiquants tournaient le dos aux saints enseignements du Tathāgata, comment pourraient-ils se prétendre descendants des Bouddhas et des patriarches ?"
道元拜問:「長沙和尚與皓月供奉問論業障本來空之道理。道元疑云:若業障空、則餘二異熟障煩惱障亦應空耶。」堂頭和尚示曰:「長沙之道終不是也。長沙未明三時業也。」
Dōgen s'inclina et demanda : « Le moine Changsha et le fonctionnaire Haoyue ont discuté du principe selon lequel les obstacles karmiques sont originellement vides. Dōgen doute : si les obstacles karmiques sont vides, alors les deux autres obstacles, celui de la maturation et celui des afflictions, devraient également être vides, n'est-ce pas ? » Le maître du temple déclara : « La voie de Changsha n'est finalement pas correcte. Changsha n'a pas compris les actions des trois temps. »
堂頭和尚示曰:「坐禪時、舌挂上齶、或括當門板齒亦得。若四五十來年慣習坐禪、渾不會低頭瞌睡者、閉眼目坐禪無妨。如初學未慣者、開目坐也。若坐久疲勞、改右改左無妨。此乃從佛直下僅五十世正傳、有證也。」
Le maître de la salle de méditation enseigna ainsi : « Lorsque vous pratiquez le zazen, placez la langue contre le palais supérieur, ou bien appuyez-la contre les incisives centrales, cela convient également. Si vous avez pratiqué le zazen pendant quarante ou cinquante ans et que vous n'êtes absolument pas enclin à baisser la tête et à somnoler, il n'y a pas d'inconvénient à méditer les yeux fermés. En revanche, pour les débutants qui ne sont pas encore habitués, il faut méditer les yeux ouverts. Si, après une longue période d'assise, la fatigue survient, il est permis de changer de position, que ce soit vers la droite ou vers la gauche. Cette méthode est directement transmise depuis le Bouddha, à travers seulement cinquante générations de succession authentique, et elle est attestée par l'expérience. »
堂頭和尚慈誨云:「吾見儞在僧堂被位、晝夜不眠坐禪、得甚好。儞向後必聞美妙香氣世間無此者也、此乃吉瑞也。或面前如滴油落地者、吉瑞也。直須救頭燃、坐禪辦道。」世尊言:「聞思猶如處門外、坐禪直乃歸家穩坐、所以、坐禪乃至一須臾一剎那、功德無量。」
Le maître du temple enseigna avec bienveillance : « Je vous vois dans la salle des moines, à votre place, pratiquant zazen jour et nuit sans dormir, et c'est excellent. À l'avenir, vous sentirez certainement un parfum merveilleux, tel qu'il n'en existe pas dans ce monde ; c'est un signe de bon augure. Parfois, il vous semblera voir de l'huile couler goutte à goutte sur le sol devant vous, ce qui est aussi un signe favorable. Vous devez pratiquer avec l'urgence de quelqu'un qui cherche à sauver sa tête des flammes, et vous consacrer entièrement à la pratique de zazen et à la réalisation de la Voie. » Le Bouddha a dit : « L'étude et la réflexion intellectuelles sont comme se tenir devant la porte ; pratiquer zazen, c'est véritablement rentrer chez soi et s'asseoir paisiblement. Ainsi, même un seul instant, une seule pensée de zazen possède des mérites incommensurables. »
堂頭和尚慈誨云:「坐禪時、莫倚壁及屏風禪椅等。若倚、教人生病也。直須正身端坐、如坐禪儀、慎莫違背。」又云:「起從坐禪、欲經行者、不得遶步、直須直步。若二三十許步欲迴必右迴莫左迴、欲移步、先移右足、左足乃次。」
Le maître du temple enseigne avec bienveillance : « Lorsque vous pratiquez zazen, ne vous appuyez pas contre le mur, le paravent, le fauteuil de méditation ou autres. Si vous vous appuyez, cela peut provoquer la maladie. Il faut absolument redresser le corps et s'asseoir droit, comme le prescrit le rituel du zazen, et veiller à ne pas le transgresser. » Il dit encore : « Lorsque vous vous levez après le zazen et souhaitez pratiquer la marche méditative, ne marchez pas en rond, il faut absolument marcher en ligne droite. Si après vingt ou trente pas environ vous voulez faire demi-tour, il faut impérativement tourner à droite, pas à gauche. Pour déplacer le pied, commencez toujours par déplacer le pied droit, puis le pied gauche ensuite. »
堂頭和尚慈誨云:「坐禪時、安心諸處皆有定處。又坐禪時、安心於左掌上、乃佛祖正傳之法也。」
Le vénérable maître du temple enseignait avec bienveillance : "Lors de la pratique de zazen, l'esprit apaisé trouve en chaque lieu son point d'ancrage. De plus, durant la méditation assise, placer l'esprit apaisé sur la paume de la main gauche constitue la méthode authentiquement transmise par les patriarches et les bouddhas."
Eihei Dōgen · Kamakura (1227)
Source : DZZ (Dōgen-shi) — Domaine public (œuvre antérieure à 1925)
Traduit du chinois classique · Source : DZZ (Dōgen Zenji Zenshū), édition Eiheiji ; numérisation Hyatt Carter (terebess.hu) — Domaine public · Traduction : CC BY-NC-SA 4.0
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