Eihei Dōgen
Présentation
Eihei Dōgen (1200–1253) est le fondateur de l'école Sōtō Zen au Japon et l'une des figures les plus importantes de l'histoire du bouddhisme japonais. Son chef-d'œuvre, le Shōbōgenzō (正法眼蔵, « Trésor de l'Œil du Vrai Dharma »), est considéré comme l'un des textes philosophiques les plus profonds du Zen. C'est lui qui introduisit au Japon la pratique du shikantaza (只管打坐), « seulement s'asseoir », enseignée par son maître chinois Tendō Nyojō.
Son éveil en Chine, lorsqu'il entendit Rujing dire : « La pratique du zen doit être l'abandon de corps et esprit (shinjin datsuraku, 身心脫落) », est l'un des moments fondateurs de la tradition Sōtō. Dōgen transmit cette réalisation au Japon, où elle continue d'être pratiquée dans les temples Sōtō du monde entier.
Biographie
Dōgen (道元) naît en 1200 à Kyoto dans une famille aristocratique. Son père, Koga Michichika, est un ministre de la cour impériale ; sa mère, Fujiwara no Ishi, est la fille d'un haut dignitaire. Orphelin très jeune — son père meurt alors qu'il a deux ans, sa mère lorsqu'il en a huit — Dōgen est profondément marqué par l'impermanence de la vie. C'est cette expérience précoce de la mort qui le pousse vers la vie monastique.
À l'âge de douze ans, il se rend au mont Hiei, centre du bouddhisme Tendai, où il reçoit l'ordination de novice sous la direction de Kōen. Il y étudie la doctrine Tendai et le bouddhisme ésotérique, mais une question fondamentale le taraude : « Si nous sommes déjà éveillés par nature, pourquoi la pratique est-elle nécessaire ? » Cette question deviendra le fil conducteur de toute sa vie.
En 1217, Dōgen quitte le mont Hiei pour étudier auprès du maître Eisai (栄西, 1141–1215), fondateur de l'école Rinzai au Japon, au Kennin-ji de Kyoto. Après la mort d'Eisai, il continue sous la direction de Myōzen (明全, 1184–1225), le successeur d'Eisai. En 1223, Dōgen et Myōzen embarquent pour la Chine, où ils séjournent au monastère Tiantong (天童山), sous la direction du maître Tendō Nyojō (Rujing, 如浄).
C'est au Tiantong que se produit l'événement décisif. Au cours d'une session de zazen de nuit, Rujing s'adresse à l'assemblée : « La pratique du zen doit être l'abandon de corps et esprit (shinjin datsuraku, 身心脫落). » Au moment où Dōgen entend ces mots, soudain le grand éveil se produit. Il se rend alors dans la chambre de Rujing, allume de l'encens et fait une prosternation. Le dialogue qui s'ensuit — « Ne donnez pas si aisément votre approbation » — montre la profondeur de sa réalisation.
Dōgen reçoit la transmission du Dharma de Rujing en 1225 et retourne au Japon en 1227. Il rapporte non pas des textes ou des objets précieux, mais « les mains vides » — comme il le dit lui-même : « Le matin, les yeux sont horizontaux ; le nez est vertical. »
De retour à Kyoto, Dōgen s'installe d'abord au Kennin-ji, puis fonde en 1233 le monastère Kōshōji (興聖寺) à Fukakusa, dans la banlieue de Kyoto. C'est là qu'il compose les premiers fascicules du Shōbōgenzō et qu'il attire ses premiers disciples, dont Koun Ejō (孤雲懐奘, 1198–1280), qui deviendra son successeur et le compilateur du Shōbōgenzō Zuimonki.
En 1243, Dōgen quitte Kyoto pour les montagnes de l'Echizen (actuelle préfecture de Fukui), où il fonde Eiheiji (永平寺), le temple qui deviendra le siège de l'école Sōtō. Il y passe les dix dernières années de sa vie, composant la majeure partie du Shōbōgenzō et formant ses disciples. Il meurt à Kyoto en 1253, après avoir confié la direction d'Eiheiji à Koun Ejō. En 1879, l'empereur Meiji lui décerne le titre posthume de Jōyō Daishi (承陽大師, « Grand Maître qui hérite de la Lumière »).
L'éveil au Tiantong
Le récit de l'éveil de Dōgen est l'un des plus célèbres de toute la tradition Zen. Il est rapporté dans le Denkōroku (Cas 52) et dans les chroniques du Eiheiji :
Au cours d'une session de zazen de nuit au temple Tiantong, le maître Rujing s'adressa à l'assemblée assise en zazen et dit : « La pratique du zen doit être l'abandon de corps et esprit (shinjin datsuraku, 身心脫落). » Au moment où Dōgen entendit ces mots, soudain le grand éveil se produisit.
À l'aurore, Dōgen se rendit à la chambre privée de Rujing, alluma de l'encens et fit une prosternation. Rujing dit : « Pourquoi brûlez-vous de l'encens ? » Dōgen dit : « Le corps et l'esprit ont été abandonnés (身心脫落來). » Rujing dit : « Le corps et l'esprit abandonnés, abandonner corps et esprit (身心脫落、脫落身心). » Dōgen dit : « Ne donnez pas si aisément votre approbation (且莫亂印). » Rujing dit : « Je ne donne pas mon approbation à la légère (我不亂印). » Dōgen dit : « Qu'est-ce que ce n'est pas donner son approbation à la légère ? » Rujing dit : « Abandonné, abandonné (脫落脫落). »
Ce dialogue est remarquable par sa profondeur. Dōgen refuse l'approbation facile — il ne cherche pas la confirmation, mais la vérité. Rujing, en répétant « abandonné, abandonné », montre que l'abandon même doit être abandonné. C'est le cœur de l'enseignement de Dōgen : la pratique n'est pas un moyen d'obtenir l'éveil, elle est l'éveil lui-même en acte.
Enseignements et œuvres
Shōbōgenzō — 正法眼蔵
Chef-d'œuvre philosophique de Dōgen, le Shōbōgenzō (« Trésor de l'Œil du Vrai Dharma ») est une collection de fascicules (95 dans la version standard) composés entre 1231 et 1253. Chaque fascicule explore un aspect de la pratique et de la réalisation zen, mêlant exégèse des sūtras, commentaires de kōans et réflexions philosophiques originales. Le style est d'une densité poétique rare, utilisant la langue japonaise d'une manière totalement nouvelle pour exprimer les réalités du Dharma. Des fascicules comme Genjōkōan, Bendōwa, Uji (« Le Temps-Être ») ou Busshō (« La Nature de Bouddha ») sont des classiques de la littérature bouddhique mondiale.
Eihei Kōroku — 永平広録
Recueil des enseignements publics de Dōgen, compilé par ses disciples après sa mort. Il comprend des sermons (jōdō), des présentations de kōans, des poèmes et des lettres. Le Eihei Kōroku offre un Dōgen plus accessible et plus direct que le Shōbōgenzō, avec des enseignements donnés aux moines dans la salle du Dharma d'Eiheiji.
Fukan Zazengi — 普勧坐禅儀
Le « Guide universel pour la pratique de zazen » est le premier texte écrit par Dōgen après son retour de Chine en 1227. Ce court traité expose les principes fondamentaux de la pratique de zazen et du shikantaza. Il est encore récité quotidiennement dans les temples Sōtō du monde entier.
Shinjin Datsuraku — 身心脱落
Le concept central de l'enseignement de Dōgen, shinjin datsuraku (« abandon de corps et esprit »), ne désigne pas une technique ou un état particulier, mais la réalisation même de la nature de l'esprit. Dans la pratique du shikantaza, corps et esprit sont « abandonnés » non pas en les niant, mais en les laissant être dans leur telle réalité. C'est pourquoi Dōgen dit : « Pratiquer le zen, c'est abandonner le corps et l'esprit. »
Héritage
L'influence de Dōgen sur le bouddhisme japonais et mondial est immense. Il est le fondateur de l'école Sōtō, qui est aujourd'hui la plus grande école Zen du Japon, avec plus de 15 000 temples et des millions de pratiquants dans le monde. Sa pensée a influencé non seulement la pratique religieuse, mais aussi la philosophie, la littérature et l'art japonais.
Hors du Japon, Dōgen a été redécouvert au XXe siècle par des philosophes comme Heidegger et Nishitani Keiji. Ses écrits ont été largement traduits en anglais, français et allemand, et font l'objet d'études académiques dans le monde entier. Le Shōbōgenzō est aujourd'hui reconnu comme l'un des grands textes philosophiques de l'humanité.
Dans la tradition Sōtō, Dōgen occupe la place du 51e patriarche (depuis le Bouddha Shakyamuni) et du 1er patriarche du Japon. Sa lignée se poursuit à travers Koun Ejō, Tettsū Gikai et les abbés successifs d'Eiheiji et de Sōjiji.
Sources
- Wikipedia — Dōgen
- Stanford Encyclopedia of Philosophy — Dōgen
- Terebess Online — Dōgen
- Heinrich Dumoulin, Zen Buddhism: A History — Japan, World Wisdom, 2005
- Steven Heine, Dōgen: Textual and Historical Studies, Oxford University Press, 2012
- Keizan Jōkin, Denkōroku — Cas 52 (Eihei Dōgen)
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